Communiqué de l’AFEP – « Pour une économie en prise avec le monde, contre les faux procès de Philippe Aghion »

Pour une économie en prise avec le monde, contre les faux procès de Philippe Aghion

Pour une économie en prise avec le monde, contre les faux procès de Philippe Aghion

 

Le 16 avril 2026, une commission sénatoriale dont l’objectif est, selon les mots de la rapportrice de la commission et sénatrice de Loire-Atlantique Laurence Garnier, de « réveiller [le] système universitaire », auditionnait Philippe Aghion. Dans cette audition, le prix de la Banque de Suède 2025 (rappelons aux membres de la commission qu’il n’y a jamais eu de « prix Nobel » en sciences économiques) déclarait avoir « complètement refait les programmes de SES, parce qu’avant ils lisaient « Alternatives Economiques », maintenant on fait vraiment de l’économie sérieuse au lycée, je suis assez content d’avoir fait ça avec Pierre-Michel Menger et d’autres. Maintenant on a des vrais programmes d’économie et de SES, dignes de ce nom ». Les enseignants du secondaire ont justement réagi dans un communiqué de presse (« Un économiste sérieux ne devrait pas dire ça ») rappelant combien cette  «  déclaration est une insulte aux générations de professeur·es et d’élèves, qui, depuis 1966, à travers la série B devenue ES, ont enseigné et étudié rigoureusement les concepts des sciences économiques et sociales ». Prétendre que le programme économique de SES a été réécrit par le seul Philippe Aghion est déjà problématique en soi au regard de la nécessaire collégialité et du pluralisme. La manière dont il rend compte de ce qui en constitue le fondement et de ce qui en a été écarté apparaît tout autant choquante.

Quelques minutes plus tard, en effet, Philippe Aghion prend le soin d’expliquer que « le savoir est quelque chose qui bouge, mais […] tu dois quand même maîtriser les savoirs de base si tu veux pouvoir suivre ce qui est en train de bouger. Et c’est vraiment ce qu’on essaie de faire. Nous, par exemple, en économie, il y avait des gens qui voulaient que ça soit des trucs mondains où on discutait des inégalités ou de ci ou de ça… Moi j’ai dit « non, non, non », il faut qu’en économie on ait les outils de base, en sociologie, les outils de base et une fois que tu as les outils de base, tu peux faire des regards croisés. Mais tu dois te coltiner les modèles ».

Ces déclarations constituent de nouvelles attaques, dénuées de fondement scientifique, contre le pluralisme en sciences économiques comme dans la presse économique. Le maintien du pluralisme, autant dans les objets, dans les méthodes ou dans les traditions intellectuelles est une condition fondamentale, non seulement de la qualité de l’enseignement et du progrès scientifique, mais aussi  de la préservation de la démocratie.

Rappelons qu’Alternatives Economiques est le seul journal économique indépendant dans l’espace public, dans un moment critique où la presse écrite est concentrée dans les mains de quelques milliardaires dont les conflits d’intérêts en matière de libre information économique et sociale sont manifestes.

Alternatives économiques contribue au pluralisme de l’information économique citoyenne. La revue publie d’ailleurs aussi bien des entretiens avec Philippe Aghion que des perspectives critiques rendant compte des limites de ses travaux, que le débat scientifique et l’évaluation par les pairs ont mis au jour. User d’un simple argument d’autorité plutôt que d’avancer des arguments scientifiques répondant aux critiques sur le fond est problématique. Cela ne revient-il pas à se soustraire aux critiques émises par des pairs ? Ces articles critiques ont, en effet, été écrits par des collègues, tous scientifiques (économistes ou gestionnaires) et mobilisant des arguments issus de travaux scientifiques. 

De plus, reléguer les recherches portant sur les différentes formes d’inégalités (de classe, de richesse, de genre, d’origine…) à des « mondanités » est sidérant. Les économistes doivent-ils être aveugles à des faits socio-économiques aussi centraux et massifs pour être qualifiés de sérieux ?  Si être un économiste « mondain » c’est s’appuyer sur l’observation du monde au lieu de se confiner à des modèles hors-sol, alors la société n’a-t-elle pas grand besoin de ces économistes ? Un point de convergence majeur des méthodes scientifiques n’est-il pas de partir de l’observation des faits ? Apprendre à observer et interpréter les phénomènes économiques ne constitue-t-il pas un savoir fondamental ? Bien entendu, ces faits ne sont pas de pures « données » mais reposent sur des conventions lexicales et de mesure. Comme le souligne Guillaume Allègre, « la première étape empirique, avant la modélisation, est la classification, la mesure, la construction des faits. L’enseignement doit partir de ces questions : comment construit-on le PIB ? Qu’est-ce qu’un taux de chômage ? Cela permet de répondre ensuite aux questionnements communs : pourquoi certains pays sont plus riches que d’autres ? Qu’est-ce qui explique le chômage ? Les inégalités ? ».

Faire d’un type particulier de modélisation (ancré dans l’approche néoclassique) la seule « base » des connaissances économiques au détriment de l’observation est hautement discutable. Mais ce n’est pas tout. En mettant en avant une interprétation simpliste d’une méthode unique (il y a en effet bien des façons de faire de la « modélisation »), Philippe Aghion réduit à néant la pluralité des formes de modélisation et de leurs ancrages théoriques et, plus largement, des manières de faire de la science économique : par exemple, l’usage raisonné de statistiques descriptives, l’utilisation de méthodes compréhensives comme l’entretien ou le recours à l’archive et à des méthodes généalogiques en histoire des faits économiques ou de la pensée notamment. Il disqualifie ainsi tout ce qui pourrait constituer une base de connaissances permettant d’équiper l’esprit critique et réflexif des citoyens et citoyennes en formation : la pensée des auteurs et autrices qui ont façonné la discipline, qui lui ont fourni des fondements épistémologiques, abordé les questions économiques (et politiques et sociales) de leur temps et dessiné les concepts qui sont autant de clés de compréhension du monde contemporain.

Il lui faudrait donc étayer ces propos gratuits par des éléments de preuve scientifique. Déporter le propos dans une arène politique, c’est soit sélectionner arbitrairement certaines connaissances scientifiques pour qu’elles justifient un projet politique, soit profiter de son statut pour faire valoir des opinions au service d’une idéologie. Dans le premier cas, il faudrait réunir les conditions pour soumettre ce tri des connaissances scientifiques au contradictoire. Les connaissances n’ont valeur de résultat scientifique qu’au regard d’un domaine de validité et d’hypothèses explicites, et un même phénomène économique peut donner lieu à des propositions d’explication théorique différentes voire contraires. Dans le second, il faudrait assumer cette posture politique et clarifier en liminaire que les propos tenus ne reflètent que l’avis subjectif de leur auteur. Philippe Aghion n’a pris aucune de ces précautions.

Philippe Aghion entend-il être l’unique conseiller du Prince comme de ses concitoyens ? Dans Le Prince, Machiavel esquisse les contours de ce que devrait être un décideur éclairé. Il fait de la pluralité, de la diversité et du contradictoire un principe cardinal, non seulement de la « bonne » décision, mais aussi de la responsabilité du décideur politique. L’une ne va pas sans l’autre. Si des informations plurielles et contradictoires permettent une décision éclairée, cette dernière nécessite de pondérer lesquelles pèsent le plus. Et si le décideur est pleinement informé des enjeux de sa décision, il en devient responsable, y compris dans la sélection des informations qu’il privilégie. Il en va donc de la responsabilité du politique non seulement de protéger, mais aussi de promouvoir le pluralisme en société comme en science, dans la recherche comme dans l’enseignement, à l’université comme au lycée, notamment en économie où les attaques sont particulièrement violentes.

 

 

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