L’Association française d’économie politique a été fondée pour défendre le pluralisme en économie. Association professionnelle œuvrant à une meilleure régulation du champ et association savante, elle rassemble des économistes (doctorant.es, docteur.es, enseignant.es-chercheur.es, etc.), exerçant à l’université ou dans d’autres structures et organismes de recherche et de formation. L’AFEP organise régulièrement des manifestations scientifiques dont un congrès annuel. Elle met en réseau et diffuse des travaux académiques en économie politique. L’AFEP est aussi un forum de réflexion sur l’enseignement et la recherche en économie telle qu’elle se fait. Elle est particulièrement attentive au respect des règles éthiques et de rigueur scientifique dans la discipline. L’AFEP  a ainsi développé une expertise sur le fonctionnement de la profession (modalités d’évaluation, recrutements universitaires, évolution des carrières, etc.). Elle publie notamment un wikiaudition rassemblant les informations relatives aux concours et recrutements de maîtres.ses de conférences et professeur.e.s en sciences économiques.  Elle publie régulièrement des diagnostics, analyses et prises de position publiques argumentées sur l’organisation de la vie scientifique et académique,  qui se caractérise aujourd’hui par un manque de pluralisme.

L’économie est au cœur des questions de société. Ainsi, la structuration de la discipline a des implications qui vont bien au-delà des seul.e.s universitaires de métier. La qualité des débats dans l’enseignement et la recherche en économie conditionne celle des débats démocratiques, tout comme elle conditionne la mise en place de politiques publiques pertinentes. 

L’AFEP s’est constituée à la fin de l’année 2009, en pleine crise financière, sur le constat que cette crise économique majeure renvoyait fondamentalement à une crise de la discipline économique. Les courants dominants avaient accompagné et applaudi le développement de la bulle financière. En marginalisant les travaux d’économistes plus critiques, en détruisant progressivement le pluralisme de notre discipline, ils avaient contribué à précipiter nos économies dans la tourmente (cf. infra Contexte). Depuis la crise, cette domination s’est accentuée. Elle menace le pluralisme en économie et la qualité du débat démocratique. 

Aujourd’hui, dans une période marquée par de grandes incertitudes– institutionnelles, économiques, sociales, écologiques – il nous faut plus que jamais réunir nos forces pour œuvrer à la construction de pensées économiques plurielles à la fois pertinentes et rigoureuses. L’AFEP n’a eu de cesse de défendre l’idée que seul un changement structurel et profond dans nos institutions professionnelles peut permettre le retour à des formes de pluralisme durable dans l’enseignement supérieur et dans la recherche.

Nulle part en 2026 ne s’observe une véritable transformation structurelle permettant le retour au pluralisme dans notre discipline : ni dans l’enseignement – alors que la réflexivité devrait être un marqueur des sociétés du XXIè siècle ; ni dans la recherche – alors que les incertitudes radicales gagnent du terrain et que nous devrions, plus que jamais, pour tenter de les dépasser, confronter avec ouverture d’esprit et rigueur scientifique les épistémologies, les hypothèses de travail et les méthodes.

Interlocuteur légitime et crédible, l’AFEP a vocation à peser sur les évolutions institutionnelles à la fois dans l’enseignement et dans la recherche, pour les infléchir dans le sens du pluralisme. C’est le sens de notre présence en tant qu’organisation professionnelle, dans des institutions régulant notre profession, notamment au Conseil national des universités (CNU) ou au Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES).

LE CONTEXTE : UNE CECITE LIEE A L’HOMOGENEISATION D’UN CHAMP

Le contexte historique de création de l’AFEP est celui de la crise dite des « subprimes », Celle-ci a pris de court les économistes les plus en vue sur les scènes médiatique et académique, qui affichaient jusque-là une grande confiance dans la solidité de la macroéconomie mondiale. L’ampleur de la crise a alors suscité une stupéfaction généralisée : comment les « prix Nobel » et autres « experts » avaient-ils pu se tromper à ce point ? La question est formulée de manière emblématique par la reine Élisabeth II lors d’un discours à la London School of Economics en novembre 2008 : « Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir ? ». Quelques mois plus tard, Paul Krugman abordera cette même question dans une tribune publiée dans le New York Times (6 septembre 2009), intitulée How did economists get it so wrong? Il y avance l’idée selon laquelle les économistes auraient privilégié la recherche de l’élégance mathématique de leurs modèles au détriment de la compréhension des phénomènes économiques réels. Selon ses termes, « the economics profession went astray because economists, as a group, mistook beauty, clad in impressive-looking mathematics, for truth »[1]. L’économiste en chef de la Banque d’Angleterre, Andy Haldane, reconnaissait également, au micro de la BBC, le 2 décembre 2014 : « At the root of the crisis we are living through, which has material impact on people livelihood (…) was actually an intellectual failure, an analytical failure : the model we were using to understand the world turned out to be false, and therefore the policy we put in place turned out to be inadequate, and the costs of that are now being felt by everyone »[2][3].

Pourtant, d’autres courants théoriques et méthodologiques existaient (et existent !) au sein de la discipline, qui avaient précisément alerté sur les dérives d’un capitalisme financiarisé faiblement régulé et ses dangers. Cette faillite du champ professionnel des économistes en 2008 révélait que celui-ci ne laissait plus guère de place aux courants critiques. Depuis le milieu du XXe siècle, les approches hétérodoxes ont été progressivement marginalisées, d’abord aux Etats-Unis puis dans le reste du monde, dans un mouvement de net recul du pluralisme académique et d’homogénéisation consécutive de la discipline : la tonalité monocolore – avec de multiples nuances de gris – du prix de la banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel en est une illustration au niveau international. Ce mouvement a résulté d’une prise de contrôle progressive des instances de régulation de la discipline par les courants dominants : en France, le concours d’agrégation du supérieur a longtemps agi comme un verrou idéologique, les modalités d’évaluation ont privilégié les publications relevant d’un seul champ méthodologique et théorique, le classement profondément biaisé des revues au CNU et son maintien, cristallise des pratiques partiales entravant le développment de perspectives et de carrières en dehors du mainstream. De cette homogénéisation a découlé, inévitablement, la chute des recrutements non mainstream en économie. Cela s’est à son tour traduit par une domination sans partage des perspectives mainstream dans les cursus universitaires et une séparation entre l’économie et les autres sciences sociales. Ainsi, la standardisation du champ autour de quelques approches formelles, censées détenir la « vérité », la seule et unique, a occasionné une véritable cécité collective. . .

C’est donc dans ce contexte que l’AFEP est créée en 2009 : l’association défend le pluralisme scientifique en économie (pluralisme des approches, des théories et modèles, des méthodes, des objets etc.). Ce pluralisme repose sur des procédures éprouvées d’observation et d’interprétation des « données » quantitatives (statistiques, économétrie, simulation, etc.) comme qualitatives (observations ethnographiques, entretiens approfondis, archives, études de cas, etc.). Ces procédures plurielles sont soumises à l’évaluation par les pairs dans le cadre idéal d’une évaluation équitable, non biaisée en faveur de telle ou telle approche[4]. Aussi l’AFEP conteste le présupposé, encore largement répandu aujourd’hui, selon lequelle il n’existerait qu’un seul discours légitime en économie. Cette défense, loin d’être corporatiste se fonde sur la nécessité de maintenir un débat vivant et informé dans la sphère scientifique comme dans la société civile sur les questions, souvent décisives, d’orientations économiques. Le débat scientifique est à la fois source de rigueur scientifique et indispensable à la démocratie. There are many sound alternatives ! 

NOTRE DIAGNOSTIC

Une conception étriquée et partiale des travaux considérés comme « scientifiques » domine : on peut véritablement parler d’une hégémonie du paradigme néo-classique et de ses multiples dérivés dans les institutions de la recherche et de l’enseignement supérieur. Seuls certains types de formalisation et d’économétrie sont perçus comme légitimes. Les modèles mathématiques considérés comme acceptables sont d’un type très particulier : ils reposent sur des hypothèses singulières de rationalité des individus et de fonctionnement des marchés, hypothèses présupposant le plus souvent leur efficience (moyennant diverses frictions et imperfections). Les autres types de formalisation, ainsi que les travaux empiriques ne relevant pas de l’économétrie mais de méthodologies qualitatives ou mixtes (entretiens, observation, archives etc.), ne sont pas considérés comme relevant de la « science économique ». L’histoire de la pensée, l’histoire des faits, l’épistémologie et la connaissance critique des institutions sont quant à elles reléguées aux marges de la discipline, alors qu’elles en constituent un socle indispensable.

L’abandon de tout débat théorique ou méthodologique de fond (autre que les discussions internes au programme néoclassique et à ses variantes) dans un champ qui pouvait s’enorgueillir d’avoir connu de grandes controverses scientifiques est devenu mortifère pour la vie scientifique. Aujourd’hui encore, l’économie mainstream prétend à elle seule couvrir l’ensemble du champ académique en économie, en niant l’existence d’autres approches, appartenant à d’autres courants théoriques. Pourtant, les traditions de pensées économiques fécondes sont multiples : outre l’approche néoclassique, on peut mentionner l’institutionnalisme, l’approche dite « autrichienne », l’évolutionnisme, le keynésianisme, le marxisme et l’économie politique classique etc., pour ne rien dire d’approches contemporaines : économie des conventions, théorie de la régulation, socio-économie etc. Cette diversité doit être considérée comme une richesse. Or, en raison, entre autres, de modalités d’évaluation inéquitables, ces courants pluriels sont en voie de disparition (voir l’étude de l’AFEP sur les recrutements des professeurs de 2001 à 2015).

Le danger d’annexion des autres sciences sociales par une science économique définie comme un ensemble de techniques applicables sans plus de procès à d’autres champs du social que la production, la répartition et la consommation (théorie des jeux, économétrie, expérimentations aléatoires ou de laboratoire) est désormais avéré. Cette relation impérialiste de la science économique dominante rend impossible le dialogue véritable et d’égale à égale entre les sciences sociales pour penser de concert les dynamiques concrètes du capitalisme contemporain.

L’incapacité de l’économie dominante à proposer une lecture du monde suffisamment pertinente pour éclairer et nourrir à elle seule le débat démocratique est apparue au grand jour lors de la crise de 2008. Cela est manifeste pour la crise écologique multidimensionnelle contemporaine comme pour les crises des inégalités que nous traversons. L’échec des courants économiques dominants face aux diverses crises auxquelles les sociétés font face montre que notre discipline ne se porte pas bien. Cet échec est lié au rétrécissement des problématiques et des méthodes considérées comme légitimes par les économistes mainstream, et à une certaine dépendance normative et idéologique à l’égard du principe marchand. C’est sous cet angle également qu’il faut comprendre notre exigence de pluralisme, comme une manière, pour la communauté des économistes, d’assumer sa place dans le débat social et politique, et de refuser donc d’aborder ce débat en taisant les dissensions internes au champ scientifique.

NOS COMBATS ET NOS ENGAGEMENTS

Depuis sa création en 2009, l’AFEP a œuvré à la promotion du pluralisme académique en portant un certain nombre de combats. Au cœur des revendications de l’AFEP se trouve la création d’une nouvelle section au sein du CNU (Conseil National des Universités), institution centrale dans l’accès aux métiers de l’enseignement supérieur et dans la gestion des carrières des enseignant.es-chercheurs.euses. D’autres combats, comme la suppression de l’agrégation du supérieur, la remise à plat des critères d’évaluation des revues considérées comme légitimes dans le champ, les bonnes pratiques de recherche scientifique et le pluralisme dans les cursus d’économie à l’université, ou encore les libertés académiques sont également au cœur de nos revendications.

1) La création d’une nouvelle section au sein du CNU

Le CNU (Conseil national des universités) intervient à divers titres et moments dans la carrière des enseignant.es-chercheurs.euses (qualification, promotions, primes, congés de recherche…). Il garantit notamment le statut de fonctionnaire d’Etat et l’indépendance des enseignant.es-chercheurs.euses, en particulier vis-à-vis des pouvoirs locaux (i.e. les établissements d’exercice).

Les libertés académiques des enseignant.es chercheurs.euses (définies par l’Article L952-2 du code de l’éducation[5]) supposent une « pleine indépendance » et une « entière liberté d’expression » de ceux-ci et celles-ci dans l’exercice de leurs fonctions. Dans la section 05 (Sciences économiques) du CNU, les modalités par lesquelles les doctorant.es étaient qualifié.es (première étape du concours de recrutement des maitre.sses de conférences), la manière dont les carrières des enseignant.es chercheurs.euses étaient évaluées était profondément biaisée en faveur des économistes mainstream. Les économistes hétérodoxes souffraient d’un dénigrement institutionnel, d’une moindre reconnaissance de leurs travaux, ce qui pénalisait leurs carrières et portait atteinte à leurs conditions de travail. Ces dysfonctionnements mettaient aussi à mal la possibilité qu’un débat démocratique puisse se tenir sur la base d’un pluralisme des études et des points de vue développés par les économistes.

Depuis sa création en 2009, l’AFEP a demandé à ce que les pouvoirs publics garantissent un espace dans lequel des économistes hétérodoxes puissent développer leurs travaux. La proposition initialement portée par notre association était la création d’une nouvelle section au CNU – Conseil National des Universités, à titre expérimental, pendant une durée de 4 ans – en co-existence avec la section 05, qui resterait libre de retenir ses propres critères pour l’accès et la gestion des carrières des EC se revendiquant du mainstream. Avant même son existence, 300 docteur.es et EC en économie ont signé une déclaration solennelle dans laquelle ils et elles affirmaient leur souhait de rejoindre cette section lorsqu’elle serait créée – attestant ainsi d’un engouement certain pour cette possibilité de développer des recherches et des enseignements ancrés dans les sciences sociales.

Dans une tribune parue dans Le Monde du 02 juillet 2012[6], « Pour un retour du pluralisme de la pensée », l’AFEP dénonçait les conditions institutionnelles qui homogénéisaient la pensée économique et portaient atteinte à la créativité comme à la pertinence des recherches en économie. Elle appelait alors publiquement de ces vœux à la création d’une nouvelle section, intitulée « économie et société » au sein du CNU, qui « fournirait les conditions pour qu’un vrai pluralisme existe dans la vie des idées, dans la pensée économique et sociale, et in fine, dans les pratiques de l’économie dans la société. ». Cette demande conduisit l’AFEP à objectiver les discriminations et inégalités affectant les économistes non mainstream à travers des études sur les dysfonctionnements au sein du CNU, en particulier pour l’accès au grade de Professeur.e des Universités (voir infra). La mobilisation permit d’obtenir un accord de principe de la part du ministère, qui annonça début décembre 2014, la création prochaine d’une nouvelle section : « Institutions, économie, territoire, société ».

Les réactions de la part des économistes orthodoxes ne se firent pas attendre : le président de la section 05 menaça de démissionner, tout comme une partie des doyens des facultés d’économie ; les « stars françaises » de l’économie mainstream, telles que Jean Tirole ou Philippe Aghion[7], prirent position pour que le Ministère revienne sur son annonce.

Les arguments avancés ne reposaient sur aucune objectivation scientifique et étaient d’une violence inouïe, comme en attestent les propos rapportés dans les colonnes du Figaro : « cette nouvelle section « fourre-tout » va essentiellement servir à caser les « ratés » ou « frustrés » du système universitaire. Ceux qui n’ont pas réussi à devenir professeurs, ceux qui n’ont pas réussi l’agrégation, ceux qui n’arrivent pas à se faire publier dans des revues de renom.  »[8]. Force est de constater que le courant dominant obtint gain de cause – puisque la Secrétaire d’Etat ajourna la création de la nouvelle section tout en reconnaissant : « que la discipline sciences économiques a, plus que jamais, besoin de diversité d’approches et d’une fertilisation pluridisciplinaire. » [9] . 

L’AFEP a alors régulièrement remis cette revendication dans le débat public[10] – notamment par la publication du Manifeste pour une économie pluraliste : «  A quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? ». Dans l’attente que cette revendication soit satisfaite, l’AFEP a également cherché à améliorer le fonctionnement des institutions existantes, en travaillant par exemple à faire évoluer les modalités d’accès au corps des professeur.es des universités ou les critères retenus au sein du CNU pour évaluer les travaux et les carrières, afin d’aligner le fonctionnement de la discipline sur les critères en usage dans les autres sciences sociales.

2) La suppression de l’agrégation du supérieur en sciences économiques

La diversité des appartenances théoriques des enseignant.es-chercheurs.euses, en particulier au sein du corps des professeur.es des universités, est fondamentale. Ils et elles occupent en effet des positions institutionnelles stratégiques (direction de Masters, direction de laboratoires, encadrement de thèses, direction d’écoles doctorales, …). Dans une tribune parue le 19 décembre 2011 dans Le Monde, des économistes membres de l’AFEP ont dénoncé la « parodie d’égalitarisme » du concours d’accès aux fonctions de Professeur.e des Universités – et ont demandé la suppression de l’agrégation de sciences économiques du supérieur[11], qui « n’a[vait] eu de cesse, depuis vingt ans, à quelques exceptions notables, que de promouvoir une même école de pensée » : l’exclusion de certains supports de publication (ou, ce qui revient au même, la reconnaissance quasi-exclusive des supports de publication mainstream) et la constitution des jurys du concours contribuaient à renforcer le poids, déjà dominant, du courant néoclassique.

L’étude (2013) sur l’« Evolution des recrutements des professeurs de sciences économiques depuis 2000. La fin du pluralisme. », conduisit l’AFEP à dresser un constat alarmant. Entre 2000 et 2011, 84,2 % des 209 recrutements des professeurs de rang A (les PU), par la voie du concours de l’agrégation du supérieur ou par la voie du CNU – appartenaient au courant dominant. Cette étude concluait que « La mort annoncée du pluralisme en économie n’est donc pas une simple vue de l’esprit. »

Si le concours de l’agrégation du supérieur en sciences économiques a été suspendu (« décontingenté » à titre expérimental) en juillet 2014, cette avancée a permis d’atténuer les déséquilibres dans les recrutements des PU – mais n’a pas suffi à renverser la tendance. Par ailleurs, l’agrégation du supérieur n’a pas été supprimée mais juste suspendue expérimentalement, ce qui laisse la possibilité, à tout moment au Ministère de la rétablir.

Puisque la voie d’accès au corps des Professeur.es des Universités (PU) n’était plus possible grâce au concours, c’est au sein du CNU que se sont concentrés les rapports de force, notamment dans la session de la qualification aux fonctions de professeur.e des universités. Certes, plusieurs membres de l’AFEP furent nommé.es par le ministère dans cette institution, mais là encore, étant minoritaires, ils et elles étaient impuissants face au dénigrement des travaux hétérodoxes dans les discours tenus par les PU mainstream, et au traitement inégalitaire, pour ne pas dire sectaire, des dossiers. Les critères requis pour prétendre à la qualification étant à géométrie variable, l’AFEP réitéra donc ses critiques et demandes de création d’une nouvelle section à plusieurs reprises (en 2015[12], en 2018[13]).

En décembre 2020, face aux critiques adressées par la CP-CNU (instance qui rassemble des membres des bureaux de toutes les sections du CNU visant à favoriser la coopération entre champs disciplinaires et à ce que soient pris en compte l’ensemble des activités des enseignant.es-chercheur.ses) sur les processus de qualification aux fonctions de PU dans plusieurs domaines, le Ministère décida de supprimer la qualification pour les enseignant.es-chercheur.es disposant d’une HDR – habilitation à diriger des recherches. La qualification aux fonctions de PU ne concerne donc désormais que les enseignant.es-chercheurs.euses disposant d’une HDR qui ne travaillent pas à l’université (écoles de commerce, instituts de recherche,…) – et porte donc sur un nombre beaucoup plus restreint de candidatures.

Mais les procédés d’évaluation des carrières (avancements, promotions, ou attribution de primes) reposent encore sur l’évaluation des dossiers par la section 05 du CNU, où les critères retenus et bases à partir desquelles les dossiers sont évalués sont extrêmement biaisés et défavorables aux courants pluriels de l’économie politique.

3) Périmètre de revues vs liste hiérarchisée : faire rimer science ouverte et évaluation équitable

L’évaluation du métier d’enseignant.e-chercheur.euse est, par nature, un exercice complexe en ce qu’il doit analyser l’originalité et la spécificité d’une carrière dans sa globalité et dans la diversité des tâches accomplies. La tendance actuelle au sein de la section 05 du CNU conduit à privilégier la recherche et à l’évaluer au seul prisme d’indicateurs quantitatifs découlant du ranking arbitraire des revues, en lieu et place de la nécessaire lecture des travaux. L’AFEP résiste contre ces dérives en promouvant une évaluation des carrières qui tienne aussi compte des responsabilités collectives (travaux d’intérêt général) et des enseignements (diversité des matières et des niveaux, responsabilités pédagogiques), comme il est d’usage dans les autres sciences sociales.

Sur le plan de la recherche, nous promouvons une diversité des perspectives, une large palette des « produits de la recherche », notamment en insistant sur l’importance des ouvrages parmi les publications, et en défendant le pluralisme des approches en recherche. Suivant les évolutions ayant conduit à l’adoption des principes de science ouverte (qui ont été retenus par de nombreuses instances depuis 2020), nous rejetons, en accord avec les principes de la science ouverte et de la charte DORA et de l’accord CoARA, signé par le CNRS, l’usage de toute liste hiérarchisée et soutenons une évaluation qui repose sur un périmètre de scientificité (liste de revues « à plat » dans le champ de l’économie, qui n’exclut pas les revues reconnues dans les périmètres d’autres disciplines). Nous condamnons ainsi l’usage maintenu d’une telle liste hiérarchisée dans la section 05 du CNU pour apprécier la qualité scientifique des dossiers des EC et des candidat.es à la qualification. Il s’agit ici aussi de converger vers la pratique commune en sciences sociales et, plus largement, dans toutes les disciplines qui pratiquent la science ouverte.

Comme souligné à de nombreuses reprises, ce ranking partial conduit à de très fortes discriminations à l’encontre des économistes hétérodoxes, dont les supports de publication dans cette liste sont largementsous-représentés et moins bien classés que les revues des courants dominants – ou dont les publications sont considérées comme hors-champ parce que publiées dans des revues pluridisciplinaires. Nous demandons ainsi l’abandon de ces pratiques et de l’usage de cette liste hiérarchisée – au profit d’une évaluation qualitative des travaux.

4) Pour un enseignement pluraliste

Ces combats concernant la création d’une nouvelle section au CNU et sur les pratiques discriminant les carrières des économistes hétérodoxes se sont évidemment accompagnés de revendications en ce qui concerne les enseignements d’économie dans l’ESR, rejoignant les demandes de réforme de nombreux mouvement étudiants .

L’AFEP s’est d’abord engagée dans une enquête quantitative sur les licences d’économie-gestion dans les universités en France – dans le prolongement d’un travail entrepris en 2012 par PEPS-Economie. Les résultats de cette étude ont été publiés en 2023 sous la forme d’un rapport dont le titre est sans équivoque : « L’insoutenable manque de pluralisme dans l’enseignement de l’économie à l’université ». L’enquête conclut ainsi que « l’économie mainstream […] monopolise en moyenne 45,8 %  des ECTS de la licence, et presque trois fois plus d’ECTS en moyenne que l’ensemble du non-mainstream. » (p. 4). Ce constat empirique est cohérent avec d’autres constats de l’AFEP concernant l’évolution des recrutements des enseignant.es chercheurs .euses (étude AFEP 2013). L’objectivation de ces constats a ainsi été l’occasion de réitérer l’importance du pluralisme, non seulement d’un point de vue pédagogique, mais aussi scientifique et démocratique. 

Parallèlement à cette enquête, l’AFEP s’est également engagée dans la réalisation d’un manuel afin que d’autres perspectives soient accessibles aux étudiantes et étudiants de licence. Le Grand Manuel d’Economie Politique a ainsi vu le jour en 2023 – permettant ainsi la diffusion d’analyses institutionnalistes et d’économie politique dans un environnement largement dominé par les adeptes de la théorie néoclassiques et des approches empiriques mainstream. Ce Grand Manuel favorise l’accès aux approches hétérodoxes et aux controverses scientifiques en économie, y compris quand les étudiant.es réalisent leurs études dans une université faiblement pluraliste, ne proposant peu ou pas de cours hétérodoxes. L’accès des étudiant.es aux controverses scientifiques en économie est une exigence pédagogique, scientifique mais également démocratique : les étudiant.es sont des citoyen.nes, et il est impératif de mettre en visibilité les choix politiques (qui sont bien des choix et non des vérités ou évidences économiques) qui déterminent l’extension des régulations marchandes, les mesures de baisse du dit « coût » du travail, largement considéré comme étant la cause du chômage par la majorité des politiques, des économistes et des médias. Il est fondamental que les étudiant.es comprennent qu’existe une controverse forte qui est à la fois économique et politique, sur les manières dont on peut envisager la soutenabilité de nos sociétés, en termes écologiques notamment. C’est pourquoi le Grand Manuel, qui est le fruit d’un travail collectif ayant réuni 55 auteurs et autrices, traite d’un grand nombre d’objets, en faisant apparaître pour chacun des objets, les principaux courants et les principales controverses.

5) Un accompagnement et une structuration des pratiques professionnelles

Au-delà de ces réflexions propres à l’économie, à son enseignement, et aux questions touchant aux conditions institutionnelles de l’exercice des métiers, l’AFEP s’est également engagée dans une réflexion sur les bonnes pratiques de recherche scientifique et sur les problématiques touchant à l’inclusion et à la diversité. En 2023, l’association s’est ainsi dotée de deux chartes pour accompagner les enseignant.es-chercheurs.euses dans leurs pratiques : une charte écologique[14] (qui présente la politique écologique de l’association et qui vise à réduire les impacts écologiques de nos activités) et une charte inclusion et diversité[15] (qui rappelle les principes partagés et promus par les membres de l’Afep – et qui conduisent « à interroger ce que font les perspectives genrées, décoloniales et post-coloniales à nos objets et méthodes de recherches, contribuant ainsi à renouveler les formes de réflexivité individuelles et collectives que promeut l’Afep depuis sa création »). L’Association a également rédigé un vademecum[16] – proposant ainsi des outils permettant des séminaires, réunions ou colloques plus inclusifs et égalitaires.

6) Le Collège des sociétés savantes académiques de France

Parce que nombre de questions relatives à l’organisation de l’enseignement et de la recherche sont communes à beaucoup de disciplines, parce que les critères d’exigence scientifique, le rôle des sciences en société ou la défense des libertés académiques rassemblent les disciplines autour d’enjeux communs, l’Afep participe activement aux activités du Collège des sociétés savantes académiques de France. Ce dernier rassemble près de 90 sociétés savantes en sciences et technologies, science du vivant et de l’environnement et en lettres, langues et sciences humaines et sociales.

7 ) Les progrès obtenus grâce au travail de l’AFEP

Au cours des huit premières années, la création de notre association et nos actions collectives ont contribué au  :

  • maintien d’un niveau élevé depuis 2010 de qualifications parmi les docteur.es  hétérodoxes
  • ralentissement de la baisse tendancielle du nombre de PU hétérodoxes
  • rééquilibrage des forces au CNU chez les rangs B
  • l’ouverture d’un domaine « Economie et institutions » dans le champ des revues académiques a permis l’entrée de revues institutionnalistes dans le périmètre des revues HCERES.

Mais des menaces sérieuses continuent de peser, nécessitant le maintien et même le développement des actions et du travail de l’AFEP :

  • L’agrégation du supérieur n’a pas été supprimée – juste décontingentée. Elle est donc susceptible d’être réactivée;
  • Le pluralisme est pratiquement inexistant au CNU chez les rangs A (Professeur.es d’université), et la situation s’est même aggravée : les nominations du ministère étant désormais quasi-exclusivement mainstream.
  • La section 05 du CNU fait toujours appel à une liste hiérarchisée de revues, totalement discriminatoire pour les pensées non standard.
  • Dans les formations universitaires, que ce soit en licences ou masters, les restrictions budgétaires portent atteinte au pluralisme des enseignements.
  • Le nombre de doctorant.es non mainstream reste beaucoup  trop faible.
  • L’allocation des ressources est toujours discriminante entre laboratoires. Les fonds alloués aux laboratoires et équipes de recherche le sont de plus en plus sur une base de réponses à appels d’offres. Si ces dispositifs de coordination semblent être équitables, ils reposent toujours sur des manières tout à fait contestables de dire ce qu’est une recherche efficace ou de qualité, puisqu’elle repose sur des dispositifs d’évaluation discriminatoires pour les pensées hétérodoxes. Nous devons, de ce point de vue, consolider notre diagnostic sur l’allocation des fonds et exiger un pluralisme dans le soutien des laboratoires en France.
  • L’AFEP a été interpellée par plusieurs collègues : il semble qu’on assiste à un durcissement et une uniformisation des critères dans certaines écoles doctorales pour la réalisation des thèses ou des HDR, au détriment du pluralisme.Une charte a été élaborée collégialement en 2016. Elle fournit une feuille de route aux adhérents et sympathisants qui souhaitent s’en saisir notamment à propos des formats de thèse, d’HDR, et d’évaluation. Il faut la faire connaître, l’amender.
  • Les changements institutionnels nécessaires pour le retour au pluralisme : de ce point de vue, l’AFEP considère toujours qu’il n’y a pas, en l’état de la discipline, de meilleure solution que la création d’une nouvelle section « Economie et société » tant du côté du CNU que du côté du CNRS. L’AFEP plaide également pour la suppression de la liste hiérarchisée des revues au profit d’une liste de revues définissant un périmètre de scientificité en économie (liste du Journal of Economic Literature) et au-delà, comme c’est le cas dans les autres sciences sociales.

Pour toutes ces raisons, dans un contexte marqué par des menaces croissantes sur le pluralisme et les libertés académiques, touchant particulièrement les sciences dites critiques, qui sont partie intégrante de l’économie politique, l’AFEP s’engage à poursuivre son travail, ses réflexions, ses actions au service du développement d’un pluralisme plus que jamais nécessaire pour l’économie et la société. C’est une urgence à la fois scientifique, pédagogique et démocratique.

Notes

[1] « La profession économique s’est égarée parce que les économistes, en tant que groupe, ont confondu la beauté, revêtue d’une mathématique impressionnante, avec la vérité ».

[2] Les propos d’Andy Haldane ont été mobilisés au cours d’une emission de la BBC,  consacrée à la question de  l’enseignement de l’économie après la crise “Teaching Economics After The Crash” : https://www.bbc.co.uk/programmes/b04svjbj 

[3]  « L’origine de la crise que nous traversons actuellement, qui a des répercussions concrètes sur les moyens de subsistance des populations (…), se trouve en réalité dans un échec intellectuel, un échec analytique : le modèle que nous utilisions pour comprendre le monde s’est avéré faux, et par conséquent, les politiques que nous avons mises en place se sont révélées inadéquates, et tout le monde en subit aujourd’hui les conséquences.» 

[4]  Labrousse A. (2017), « Le pluralisme, source de rigueur et de découvertes scientifiques » in : Coriat B., Coutrot T., Eydoux A., Labrousse A., Orléan A., coord. (2017), Misère du scientisme. A propos de l’affaire Cahuc et Zylberberg, Paris, Editions du Croquant, pp. 41-55.

[5] Modifié par la LOI n°2020-1674 du 24 décembre 2020 – art. 15: « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité. Les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe à caractère constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs. »

[6]https://www.lemonde.fr/economie/article/2012/07/02/pour-un-retour-au-pluralisme-de-la-pensee_1727778_3234.html

[7] Voir dépêche de l’AFP : https://assoeconomiepolitique.org/depeche-afp-23-janvier-2015-obscurantisme-contre-pensee-unique-les-economistes-francais-se-dechirent/  

[8] https://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/universites-guerre-ouverte-chez-les-profs-d-economie-10392/)

[9] Voir dépêche de l’AFP : https://assoeconomiepolitique.org/depeche-afp-23-janvier-2015-obscurantisme-contre-pensee-unique-les-economistes-francais-se-dechirent/  

[10] Via le lancement de la pétition « Pour le pluralisme maintenant », en janvier 2015 –  – accompagnée d’une tribune de l’AFEP et d’André Orlean qui rappelait les dysfonctionnements au sein de la profession.

[11] https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/19/pour-une-economie-pluraliste-supprimons-l-agregation-de-sciences-economiques_1619939_3232.html

[12] https://assoeconomiepolitique.org/communique-processus-de-qualification-en-section-05-une-ouverture-tactique-pour-mieux-masquer-une-logique-structurelle-inchangee/ 

[13] https://assoeconomiepolitique.org/lafep-exprime-son-inquietude-face-aux-resultats-de-la-qualification-aux-postes-de-professeurs-en-economie/

[14] https://assoeconomiepolitique.org/presentation/chartes/charte-ecologique/

[15] https://assoeconomiepolitique.org/presentation/chartes/charte-inclusion-et-diversite/

[16] https://assoeconomiepolitique.org/presentation/chartes/vademeceum/

Tableaux illustrant le traitement asymétrique des équilibres électoraux

AFEP et qualification
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