Communiqué de l’AFEP en défense des libertés académiques et de Gabriel Zucman


Dans une déclaration adressée au Sunday Times, publiée samedi 20 septembre, Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH et septième fortune mondiale selon le classement Forbes de septembre 2025, a fustigé l’incompétence de notre collègue Gabriel Zucman, professeur des Universités à l’Ecole Normale Supérieure Paris-Saclay. Pour Bernard Arnault, ce dernier serait au seul service d’une idéologie et d’un projet anticapitalistes d’extrême gauche et ne serait doté que d’une « pseudo-compétence universitaire ». Cette campagne de calomnies personnelles visant un universitaire est indigne. Le propos n’est pas anodin : Bernard Arnaud s’exprimait en tant que PDG d’une multinationale particulièrement influente auprès des médias – LVMH étant propriétaire, entre autres, des journaux Les Echos, Le Parisien et du magazine Challenges –, des politiques, et jusque dans le financement de la recherche au travers des fondations liées à LVMH.


Ces propos sont l’occasion de rappeler avec vigueur que les libertés académiques ont valeur constitutionnelle. « Les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs »[1]. Elles supposent, dans un cadre déontologique bien défini, de pouvoir chercher, écrire, publier, et exposer publiquement, en amphithéâtre ou dans l’espace public, ses résultats, sans menace ni censure et avec la possibilité d’être protégé par l’État. Aussi, l’Association Française d’Economie Politique en appelle au respect des chercheurs et chercheuses impliquées dans les débats démocratiques. Il lui semble en effet très préoccupant qu’aucune autorité compétente – ni ministérielle, ni aucune de ses tutelles – ne soit venu rappeler que Gabriel Zucman, quoi que l’on puisse penser de sa proposition de taxe sur le plan politique, est un économiste internationalement reconnu de ses pairs, spécialiste renommé de questions fiscales et d’inégalités et qui produit des connaissances rigoureuses sur ces thèmes d’intérêt général et non une idéologie. A l’inverse, il semble bon de noter que les acteurs économiques dominants représentent souvent des intérêts particuliers dont la légitimation relève, elle, fréquemment de postures idéologiques. Leurs dires reposent rarement sur des études scientifiques indépendantes.


Le fait qu’il soit désormais possible, sans réaction des tutelles, de délégitimer dans l’espace public une parole scientifique dès lors qu’elle déplait aux puissants, et de prêter aux chercheuses et chercheurs une arrière-pensée séditieuse sans l’étayer de données factuelles – est grave. Des chercheurs comme Gabriel Zucman mettent leurs travaux au service des débats démocratiques en lien – comme les en enjoignent leurs tutelles – avec la société civile. Après l’épisode anti-Gabriel Zucman, on conçoit aisément que Bernard Arnaud et d’autres personnages influents puissent jeter l’opprobre, en toute impunité, sur tous les chercheurs et chercheuses qui exprimeront le constat – pourtant solidement établi – que le système économique contemporain porte une responsabilité lourde dans la production d’inégalités et dans la crise sociale, environnementale, économique, démocratique que nous traversons. Ce sont les conditions même d’exercice de notre métier d’économiste et, plus largement d’enseignant-chercheur, que l’acceptation tacite et lâche de telles agressions met en péril. Cette attaque s’inscrit dans un mouvement anti-démocratique plus large de délégitimation et de silenciation des paroles scientifiques. Elle participe de remises en cause répétées des travaux et de l’indépendance des chercheurs et chercheuses que ce soit en sciences sociales, dans les sciences médicales, les sciences de l’environnement et du vivant ou encore les sciences de la matière. Les tentatives d’intimidation, les campagnes de presse hostiles, les entraves à la liberté de chercher se multiplient dans des pays comme les Etats-Unis, l’Argentine, la Hongrie ou la France.


L’AFEP appelle la communauté scientifique et nos autorités de tutelle à défendre notre collègue Gabriel Zucman et, avec lui, les libertés académiques. Rappelons enfin que reconnaître que ces travaux sont scientifiquement légitimes ne signifie pas qu’ils doivent être transcrits tels quels dans des politiques, sauf à nier l’autonomie et la responsabilité des pouvoirs publics. S’il arrive qu’un chercheur ou une chercheuse formule des recommandations politiques sur la base de ses travaux, celles-ci restent des conseils visant à instruire les délibérations et l’action publiques. Et les travaux d’un chercheur ou d’une chercheuse fournissent toujours un éclairage partiel qui doit être mis en regard avec d’autres travaux scientifiques. A cet égard, garantir les libertés académiques, c’est se laisser la possibilité d’une pluralité de perspectives sur un même sujet de société, condition indépassable, nécessaire mais non suffisante, de l’expression démocratique.

[1] Loi de programmation de la recherche de 2020 complétant l’article L. 952-2 du Code de l’éducation.

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