Présentation

L’Association française d’économie politique s’est constituée à la fin de l’année 2009 à l’initiative d’économistes critiques à l’égard de l’orientation académique et intellectuelle prise par leur discipline depuis quelques années. En 2018, l’AFEP réunit environ 600 économistes issus de tous horizons : enseignants, chercheurs, d’universités d’écoles d’ingénieurs, d’écoles de commerce, etc. Notre association se fixe pour objectif la promotion du pluralisme dans le champ de l’économie académique. Ce pluralisme académique est en effet la condition du pluralisme dans les autres sphères (politique, médiatique, éducative, etc.) et donc une condition pour la démocratie.

Notre diagnostic

Seuls certains travaux sont considérés comme « scientifiques » et on peut véritablement parler d’une hégémonie du paradigme néo-classique et de ses multiples dérivés dans les institutions de la recherche et de l’enseignement dans le supérieur. La formalisation et l’économétrie sont perçus comme les seules méthodologies légitimes. De plus, les modèles mathématiques considérés comme acceptables sont d’un type très particulier : ils reposent sur des hypothèses singulières de rationalité des individus et de fonctionnement des marchés, hypothèses présupposant le plus souvent leur efficience (moyennant diverses frictions et imperfections). Les autres types de formalisations, ainsi que les travaux empiriques ne relevant pas de l’économétrie (des études de cas approfondies à l’observation de terrain), ne sont pas considérés comme relevant de la « science économique ». L’histoire de la pensée, l’histoire des faits, l’épistémologie et la connaissance critique des institutions sont quant à elles reléguées aux marges de la discipline, alors qu’elles en constituent un socle indispensable.

L’abandon de tout débat théorique ou méthodologique de fond (autre que les discussions internes au programme néoclassique et à ses variantes) dans un champ qui pouvait s’enorgueillir d’avoir connu de grandes controverses scientifiques est devenu mortifère pour la vie scientifique. Aujourd’hui encore, l’économie mainstream prétend à elle seule couvrir l’ensemble du champ académique en économie, en niant l’existence d’autres approches, appartenant à d’autres courants théoriques. Pourtant, les traditions de pensée économiques fécondes sont multiples : outre l’approche néoclassique, on peut mentionner l’institutionnalisme, l’approche dite « autrichienne », l’évolutionnisme, le keynésianisme, le marxisme etc., pour ne rien dire des approches contemporaines : conventions, régulation, socio-économie… Cette diversité doit être considérée comme une richesse. Or, en raison de modalités d’évaluation inéquitables, ces courants pluriels sont en voie de disparition (voir l’étude de l’AFEP sur les recrutements des professeurs de 2001 à 2015).

Le danger d’annexion des autres sciences sociales par une science économique définie comme un ensemble de techniques « éprouvées » (théorie des jeux, économétrie, expérimentations aléatoires) est désormais avéré. Cette relation dominante de la science économique rend impossible le dialogue véritable et d’égal à égal entre toutes les sciences sociales pour penser les dynamiques concrètes du capitalisme contemporain.

L’incapacité de l’économie dominante à proposer une lecture du monde susceptible d’éclairer et de nourrir le débat démocratique est apparue au grand jour lors de la crise de 2008. L’échec courants économiques dominants face aux diverses crises auxquelles les sociétés font face montre à l’envi que notre discipline ne se porte pas bien. Cet échec est lié au rétrécissement des problématiques et des méthodes légitimes en science économique, et à une certaine dépendance normative à l’égard du principe marchand. C’est sous cet angle également qu’il faut comprendre notre exigence de pluralisme, comme manière pour la communauté des économistes d’assumer sa place dans le débat social et politique, et de refuser donc d’aborder ce débat en taisant les dissensions internes au champ scientifique.

Un environnement incertain

Dans une période marquée par de grandes incertitudes – institutionnelles, économiques, sociales, écologiques – il nous faut plus que jamais réunir nos forces pour œuvrer à la construction de pensées économiques plurielles. L’AFEP n’a eu de cesse de défendre l’idée que seul un changement structurel et profond dans nos institutions professionnelles peut permettre le retour à des formes de pluralisme durable dans l’enseignement supérieur et dans la recherche.

Nulle part en 2018 ne s’observe une véritable transformation structurelle des conditions du retour à ce pluralisme dans le monde académique : ni dans l’enseignement – alors que la réflexivité devrait être un marqueur des sociétés du XXIè siècle ; ni dans la recherche – alors que les incertitudes radicales gagnent du terrain et que nous devrions, plus que jamais, pour tenter de les dépasser, confronter les épistémologies, les hypothèses de travail et les méthodes.

Interlocuteur légitime et crédible, l’AFEP a vocation à peser sur les évolutions institutionnelles à la fois dans l’enseignement et dans la recherche, pour les infléchir dans le sens du pluralisme.
C’est le sens de notre présence en tant qu’organisation professionnelle, dans des institutions régulant notre profession, notamment au Conseil national des universités (CNU) ou au Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES).

Nous avons, au cours des huit premières années, gagné cette présence par la création de cette association, et par nos actions collectives.

Cela a permis :
– une trentaine de recrutements de Professeurs des universités issus de courants économiques non standards sur les trois dernières années, soit deux fois plus que ce que durant les dix années de disette qui précédaient, notamment grâce au décontingentement du concours d’agrégation du supérieur ;
– un rééquilibrage des forces au CNU chez les rangs B ;
– l’ouverture d’un domaine « Economie et institutions » dans le champ des revues académiques a permis l’entrée de revues institutionnalistes dans le périmètre des revues HCERES.

Mais des menaces sérieuses continuent de peser :
– L’agrégation du supérieur n’a pas été supprimée – juste décontingentée. Elle est donc susceptible d’être réactivée;
– Le pluralisme est pratiquement inexistant au CNU chez les rangs A malgré quelques nominations sur le contingent ministériel de l’ancienne mandature ;
– La liste HCERES des revues, malheureusement toujours hiérarchisée, reste totalement discriminatoire pour les pensées non standard et favorise un tropisme anglo-saxon. Par ailleurs, la section 37 du CNRS refuse de plus en plus la légitimité de cette liste et, pire encore, la diversité des supports des produits de la recherche.

Nos axes prioritaires pour 2018

L’évaluation. L’évaluation du métier d’enseignement-chercheur est, par nature, un exercice complexe en ce qu’il doit analyser l’originalité et la spécificité d’une pensée dans sa globalité. La tendance actuelle conduit à n’évaluer que la recherche et à l’évaluer exclusivement sous le prisme d’indicateurs quantitatifs selon la technique plus ou moins automatique du ranking des revues en lieu et place de la lecture des travaux. L’AFEP résiste contre ces dérives en promouvant une diversité des perspectives, une large palette des « produits de la recherche », notamment en insistant sur l’importance des ouvrages parmi les publications, en valorisant toutes les facettes du métier de l’enseignant-chercheur, et en défendant le pluralisme des approches en recherche.

L’allocation des ressources d’une manière moins discriminante entre laboratoires. Les fonds alloués aux laboratoires et équipes de recherche le sont de plus en plus sur une base de réponses à appels d’offre. Si ces dispositifs de coordination semblent être équitables, ils reposent toujours sur des manières tout à fait contestables de dire ce qu’est une recherche efficace ou de qualité, puisqu’elle repose sur des dispositifs d’évaluation discriminatoires pour les pensées hétérodoxes. Nous devons, de ce point de vue, consolider notre diagnostic sur l’allocation des fonds et exiger un pluralisme dans le soutien des laboratoires en France.

Les bonnes pratiques. Une charte a été élaborée collégialement en 2016. Elle fournit une feuille de route aux adhérents et sympathisants qui souhaitent s’en saisir notamment à propos des formats de thèse, d’HDR, et d’évaluation. Il faut la faire connaître, l’amender.

Les changements institutionnels nécessaires pour le retour au pluralisme : de ce point de vue, l’AFEP considère toujours qu’il n’y a pas, en l’état de la discipline, de meilleure solution que la création d’une nouvelle section « Economie et société » tant du côté du CNU que du côté du CNRS. L’AFEP plaide également pour la suppression de la liste hiérarchisée des revues au profit d’une liste de revues définissant un périmètre de scientificité en économie (liste du Journal of Economic Literature) et au-delà, comme c’est le cas dans les autres sciences sociales.