Dépêche AFP [23 janvier 2015] : « Obscurantisme » contre « pensée unique », les économistes français se déchirent

AFP

Un prix Nobel qui redoute l' »obscurantisme » face à des chercheurs qui dénoncent une « pensée unique », sur fond de guérilla universitaire: l’économie en France vit une grave crise identitaire, loin des succès internationaux des vedettes de la discipline.

A première vue, les sciences économiques à la française vivent une période faste, avec un prix Nobel pour Jean Tirole, et un raz-de-marée mondial pour « Le capital au XXIe siècle », ouvrage sur les inégalités de Thomas Piketty.
Ces deux chercheurs bardés de diplômes présentent une image d’Épinal de la diversité en sciences économiques: un avocat du marché représentant l’excellence mathématique (Tirole) et un économiste plus politique, qui réclame un impôt mondial sur la fortune.
Mais on chercherait en vain trace de cette harmonie dans les facultés françaises, en proie à une bataille idéologique dans laquelle M. Tirole a pris les armes.

– Tirole dans la bataille –
Dans un courrier adressé au ministère de l’Education nationale après avoir été décoré à Stockholm, le tout frais prix Nobel évoque une possible « catastrophe pour la visibilité et l’avenir de la recherche en sciences économiques dans notre pays ». Dans ce texte dont l’AFP s’est procuré une copie, il fustige une initiative qui « promeut le relativisme des connaissances, antichambre de l’obscurantisme ».
La « catastrophe » annoncée par M. Tirole — qui n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP — c’est la possible création d’une deuxième section d’économie, intitulée « Institutions, territoires, Economie et Société », au sein du Conseil national des universités (CNU). En clair, un schisme universitaire.
Le CNU, organe fort de 52 sections représentant toutes les disciplines, dont la section numéro 5 consacrée à l’économie, règne sur le recrutement et les carrières des universitaires en France.
Le projet de deuxième section d’économie émane de l’Association française d’économie politique (Afep), qui plaide pour une discipline ouverte sur les sciences humaines et moins mathématique. Ses représentants, qualifiés d’ « hétérodoxes », sont majoritairement porteurs d’idées de gauche.
Face à eux, l’approche dominante « orthodoxe » s’intéresse aux interactions entre des agents économiques plus ou moins désincarnés, qu’elle cherche à modéliser en s’appuyant sur les sciences dures. Elle est souvent qualifiée de libérale.
Dans la guerre que se livrent ces courants, la question d’une nouvelle section universitaire est devenue le principal champ de bataille.
« On a tué la biodiversité en économie »
Les hétérodoxes craignent de disparaître du paysage. L’Afep avance que ce courant n’a représenté depuis 2005 que 5% des recrutements de professeurs d’université, soit 6 personnes. « Le diktat de la pensée unique est proche », s’alarme Florence Jany-Catrice, professeur à Lille et vice-présidente de l’Afep.
Benjamin Coriat, professeur à l’université de Paris 13 et membre du collectif des « Economistes atterrés », estime qu’on a « tué la diversité biologique en économie » en favorisant les « techniciens », par rapport à ceux et celles qu’il qualifie d' »économistes cultivés ».
L’une des références des économistes hétérodoxes est Bernard Maris, tué lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, qui disait: « Le réel est sale. Il sent le bidonville et la souffrance. La pauvreté, pour tout dire. Les équations permettent de se boucher le nez ».
Mais le camp adverse refuse cette étiquette de matheux obtus. Dans son courrier, Jean Tirole assure que « les critiques (…) sur le manque d’interdisciplinarité, de scientificité et d’utilité sociale de l’économie moderne sont infondées » et estime que lui-même, avec ses travaux faisant appel à la psychologie, mériterait de « faire partie de cette nouvelle section ».
Plutôt que de multiplier les critères d’évaluation des jeunes économistes, il juge « indispensable que la qualité de la recherche soit évaluée sur la base de publications » dans les grandes revues scientifiques, notamment américaines.

– Dialogue de sourds –
Or pour Bruno Sire, les économistes représentés par l’Afep ne sont pas au niveau: le président de l’université Toulouse 1 voit dans leur démarche « du marketing de la part de personnes qui n’arrivent pas à accéder à des revues internationales » (letudiant.fr).
Ce à quoi les chercheurs hétérodoxes répliquent que les publications en question leur sont fermées car acquises à la théorie dominante. Un parfait dialogue de sourds.
« S’ils nous trouvent nuls, alors qu’ils nous laissent partir » dans une nouvelle section, s’agace auprès de l’AFP Philippe Légé, maître de conférences à l’université de Picardie et membre de l’Afep.
Mme Jany-Catrice regrette elle la « grande arrogance » d’économistes qui « prônent la plus grande concurrence possible sur les marchés (mais) refusent de l’introduire dans la discipline ». « Créer une nouvelle section n’est pas la meilleure solution mais c’est la seule », assène-t-elle.
Non, veut croire Alain Ayong Le Kama, président de l’actuelle section d’économie du CNU et professeur à Paris-Dauphine. S’il reconnaît « des loupés dans la gestion des carrières, et certainement de vrais problèmes de « , il reste persuadé que le cadre actuel permet d’introduire une plus grande diversité, par exemple si le ministère, qui nomme un tiers des membres de la fameuse section numéro 5 du CNU, fait bon usage de cette prérogative.
« Nous avons de plus en plus du mal à attirer des étudiants, nous sommes décriés socialement, on nous reproche de ne pas être les +Madame Soleil+ de la croissance. Est-ce bien le moment de se diviser sur la place publique? » se désole-t-il.
Philippe Aghion, qui enseigne à Harvard ainsi qu’à Paris, refuse un divorce institutionnel. « Je ne crois pas qu’il soit dans l’intérêt des économistes hétérodoxes eux-mêmes de s’enfermer dans un ghetto », explique à l’AFP cet économiste très bien introduit auprès du président François Hollande.
– Le veto « très clair » du ministère –
Pendant un temps, le projet de création d’une nouvelle section universitaire a pourtant fait son chemin, s’attirant en particulier la sympathie de l’ex-ministre de l’Education Benoit Hamon. Et jusqu’à la mi-décembre, les économistes « hétérodoxes » pensaient avoir partie gagnée.
Mais depuis, le vent a tourné.
Le 23 décembre, la secrétaire d’Etat chargée de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Geneviève Fioraso écrit au président de la Conférence des présidents d’université Jean-Loup Salzmann pour lui signifier sa position « très claire ».
« Je suis certes convaincue que la discipline sciences économiques a, plus que jamais, besoin de diversité d’approches et d’une fertilisation pluridisciplinaire. Mais pour autant je ne crois pas que le découpage de la section soit la bonne réponse », affirme Mme Fioraso dans cette lettre.
Interrogée par l’AFP, une porte-parole du ministère de l’Education nationale a confirmé que le projet était pour l’instant gelé: l »les ministres (Najat Vallaud-Belkacem et Geneviève Fioraso) ont décidé de ne pas retenir l’hypothèse de la création d’une nouvelle section dans le début de l’année 2015″.

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  1. […] une lettre que Toulouse School of Economics ne confirme pas, mais relayée par l’AFP le 23 janvier, puis par Marianne, Jean Tirole fait part de son inquiétude « à propos […]

  2. AFEP dit :

    […]  La dépêche AFP du jeudi 23 janvier fait état d’un courrier que vous avez adressé au ministère de l’Éducation nationale. Cette lettre, a-t-on dit, aurait joué un rôle dans le recul du ministère concernant son intention de créer une nouvelle section en économie. […]


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