Contrepoints [14 janvier 2015] : Comment réformer l’enseignement de l’économie

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L’original de cet article de Pascal Salin peut être trouvé sur le site de Contrepoints

 

La réforme de l’enseignement de l’économie prévue par le ministère ne changera rien. Ce qu’il faut établir, c’est la concurrence des idées dans le domaine.

On a appris récemment que le ministère de l’éducation nationale envisageait de créer une nouvelle section du Conseil National des Universités (CNU), organisme chargé de la gestion des carrières des Professeurs et maîtres de conférences des Universités. Ce projet a été élaboré pour satisfaire les revendications d’un certain nombre de professeurs, dits « hétérodoxes », qui, depuis de nombreuses années, se plaignent du caractère trop monolithique de l’enseignement de l’économie en France. D’après ce projet les professeurs d’économie pourraient être rattachés soit à l’actuelle section de sciences économiques soit à une nouvelle section, intitulée bizarrement « Institutions, économie, territoire et société » et qui – il faut le dire très clairement – serait essentiellement destinée à rassembler des professeurs et maîtres de conférences nettement orientés à gauche (comme s’il n’y avait pas déjà une domination de ceux-ci dans le corps enseignant des Universités françaises !). Ce qui est en cause n’est pas une simple question de corporatisme professionnel. C’est la formation future d’une partie de l’élite française qui est concernée par ce projet. Ceci est d’autant plus important que l’état des connaissances économiques des Français est déjà très préoccupant et qu’il ne pourrait que se dégrader si un tel projet voyait le jour (pour le moment le ministère semble mettre provisoirement ce projet en attente). Le débat sur l’enseignement de l’économie et sur le recrutement des enseignants est un débat récurrent en France. Il s’est exprimé en particulier dans les colonnes du Monde (et j’y ai, pour ma part, participé, dans un article du 3 mai 2013 intitulé « Pour la concurrence des idées dans l’enseignement de l’économie »). Il y a tout d’abord un aspect du débat avec lequel je suis malgré tout d’accord avec les contestataires « hétérodoxes ». Ils dénoncent la place excessive des modèles mathématiques dans l’enseignement de l’économie, qu’ils caractérisent comme étant de nature « néo-classique ». Le recours aux mathématiques donne à l’économie l’illusion qu’elle constitue une discipline scientifique, mais il conduit nombre d’économistes à se focaliser sur la formalisation et la sophistication de leurs modèles en oubliant presque, à la limite, les phénomènes économiques qu’ils sont censés expliquer. Or, le caractère scientifique d’une discipline ne dépend pas de ses instruments, mais de la rigueur conceptuelle – la capacité à savoir clairement de quoi on parle – et de la rigueur logique – la capacité à développer un raisonnement cohérent. De ce point de vue les mathématiques ne sont pas suffisants, même si – il faut tout de même le reconnaître – ils rendent service dans un certain nombre de domaines de l’économie (en particulier en finance). Un économiste de « l’école autrichienne » est particulièrement sensible à cette question, puisqu’il considère que les réalités importantes sont d’ordre subjectif, que l’action humaine est une activité d’ordre intellectuel (comme l’a si bien expliqué Ludwig von Mises) et que des propositions peuvent être « vraies » sans être testables – car elles ne donnent pas lieu à quantification – à condition qu’elles reposent sur des hypothèses réalistes concernant le comportement humain.Bien entendu, ce n’est pas pour cette raison que les économistes « hétérodoxes » s’opposent à la mathématisation de la science économique. Ce qu’ils souhaitent c’est une sorte de vague pluridisciplinarité par laquelle l’enseignement des questions économiques ferait appel non seulement à la théorie économique, mais aussi à la sociologie, à l’anthropologie, à l’Histoire, à la science politique, ou à d’autres disciplines (avec, semble-t-il, le souci d’y introduire une orientation idéologique bien précise…). Il y a là en fait, du point de vue purement scientifique, une régression pour la science économique car cette dernière, si elle est bien comprise, dispose tout de même d’une méthode qui lui permet précisément de traiter efficacement de problèmes qui relèvent traditionnellement d’une discipline comme la sociologie (ainsi que l’a montré, par exemple, l’économiste Gary Becker qui a développé aussi bien la théorie du crime que la théorie du mariage).Mais il y a par ailleurs une ambiguïté dans l’attitude des économistes « hétérodoxes ». Ils dénoncent l’emprise de la théorie néo-classique, mais ils assimilent cette dernière à une approche libérale de l’économie, qu’ils récusent par idéologie. Or cette interprétation est totalement erronée, comme je l’ai d’ailleurs souligné ci-dessus. En fait l’approche dite « néo-classique », en créant l’illusion que l’on peut et doit mesurer tous les phénomènes économiques et que l’on peut donc les maîtriser est l’instrument idéal des « ingénieurs sociaux », de tous ceux qui croient avoir une connaissance suffisamment parfaite pour gérer l’économie. En ce sens on peut dire qu’elle est censée apporter des justifications à la gestion – supposée « rationnelle » – de tous les planificateurs, de tous ceux qui mettent en œuvre l’interventionnisme étatique. On peut en trouver des exemples dans les travaux de tous ces économistes qui pensent pouvoir préconiser des méthodes efficaces de ce qu’ils appellent à tort la régulation des activités, alors qu’ils préconisent des réglementations dont les libéraux pensent à juste titre qu’elles détruisent la capacité des systèmes spontanés à s’auto-réguler. Mais ils ont évidemment intérêt à supposer que le libre fonctionnement des marchés n’est pas « optimal » afin de pouvoir faire fonctionner leurs modèles mathématiques 1. Le débat concernant l’enseignement de l’économie – qui se cristallise actuellement sur le problème institutionnel duCNU – ne constitue donc en fait malheureusement qu’un débat entre différentes chapelles socialisantes et gauchistes.Le pluralisme dans l’enseignement de l’économie est évidemment désirable, mais il serait souhaitable qu’il ne s’arrête pas à la frontière de la gauche ! C’est pourtant en grande partie ce qui se passe. Si, par exemple, les économistes d’orientation libérale – et plus particulièrement ceux qui se rattachent à « l’école autrichienne » – sont particulièrement rares en France c’est évidemment d’abord le reflet de l’environnement intellectuel français et de l’orientation de l’enseignement dans les écoles. Mais c’est aussi la conséquence d’un système très centralisé de recrutement où les décisions sont prises par divers comités qui se veulent démocratiques, mais qui sont pour cela facilement dominés par des représentants syndicaux (« démocratiquement » élus), davantage motivés par l’idéologie et les jeux de pouvoir que par la recherche de la véritable compétence.Je me permets de citer comme caractéristique du fonctionnement de ce système universitaire l’expérience que j’ai pu avoir en 2003-2004 en tant que président du jury d’agrégation d’économie (chargé, tous les deux ans du recrutement des nouveaux professeurs d’économie pour toutes les Universités françaises). Le fait – exceptionnellement rare – qu’un libéral soit nommé président de ce jury – alors que ma nomination répondait aux normes traditionnelles dans ce domaine – a été considéré comme absolument inadmissible, de telle sorte que des collègues ont pu déclencher une incroyable campagne de presse contre les membres du jury et moi-même. Mais il n’est peut-être pas non plus sans intérêt de remarquer que l’administration du ministère de l’éducation nationale avait décidé cette année-là de mettre au concours deux fois moins de postes qu’il n’était habituel, probablement du fait que je présidais ce concours. Et le ministre de l’éducation nationale de cette époque – ministre d’un gouvernement prétendu de droite – Luc Ferry, a accepté cette décision, ce qui est également et malheureusement typique de ce qui se passe en France.Comment alors assurer un véritable pluralisme ? Cela semble impossible dans le système monopoliste public de la France. Comme dans tous les domaines d’activité, seule la concurrence pourrait garantir la diversité et une meilleure adéquation de l’offre d’enseignement aux besoins variés des étudiants. La France reste unexemple presque unique de pays où les Universités privées sont pratiquement inexistantes (avec l’heureuse exception des écoles de commerce et des Facultés catholiques). Ce n’est pas la création d’une nouvelle section duCNU qui pourrait garantir un vrai pluralisme, mais la fin du monopole étatique dans un domaine, celui de la production et de la diffusion des idées, où il est particulièrement nocif et injustifié.

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1. Je m’efforce d’expliquer l’étrange phénomène par lequel, en partant d’hypothèses à peu près identiques sur le comportement individuel, on aboutit à des propositions aussi divergentes que celles qui existent entre les « néo-classiques » et les « autrichiens », dans le texte, « The Gap Between Austrian Economics and the Mainstream », chapitre de mon ouvrage, Competition, Coordination and Diversity – From the Firm to Economic Integration, à paraître en février 2015 chez l’éditeur anglais Elgar

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